Jeudi 19 février 2009 4 19 /02 /Fév /2009 23:28

 

Je vis une situation étrange


 

La sortie d'Aventures dans le Monde Intérieur m'a forcé à me rapprocher de ces sites et forums rôlistes où j'avais jadis mes habitudes. Et me voilà complètement dépassé, perdu, désorienté.


 

Je me suis absenté quoi, un an ? Et à mon retour, je découvre l'existence de studios, de maisons d'éditions, d'agglomérats d'auteurs - certains m'étant familiers, d'autres moins - publiant des jeux, des vrais. La plupart sortant du néant, quelques-uns que j'avais quitté à l'état de productions amateurs. Mais des jeux. Beaucoup. Avec de gros tirages, une réelle ambition et un planning assumé.


 

Je m'enthousiasme de cette situation... Mais, elle me fait peur.


 

Elle me fait peur parce que, justement, elle est inattendue. Voilà de longs mois que je vis la vie d'un rôliste moyen, coupé des forums, payant mon Jeux de Rôle magazine quand je le trouve et privé de GROG comme tous les autres. Or, ces ouvrages sus-cités, qui ont sûrement demandé les efforts conjoints de gens très doués et fort prolixes, n'existaient pas, pour moi. Ils n'avaient aucune visibilité, depuis le dehors. Il m'aura fallu replonger à pleines brasses dans le micro-cosme du web rôlistique pour commencer à entrevoir qui faisait quoi, comment et pour quand.

 


Du coup, je m'interroge sur le sens de toutes ces démarches. La mienne, compris. Tant de jeux confidentiels... pourquoi ? Pour qui ? Thématique éculée, vieille rengaine, mais qu'il m'aura fallu éprouver à l'aune de mon total détachement pour goûter à sa juste saveur.


Qui, aujourd'hui, joue à Praetoria Prima, Antheas, Crimes ou Etherne ? Qui, demain, jouera à Barbarian of Lemuria, Kémi ou AMI ? J'ose avancer ma réponse, qui renforcera mon image d'agresso grande gueule d'autant plus légitimement qu'elle n'est basée sur rien d'autre que ma conviction intime : pas grand monde.

 


Pourquoi crée-t-on, alors ? Pourquoi ça s'accélère, et qu'à l'ère des JDRA succède celle des projets pro ultra-confidentiels ? Uniquement parce qu'on le peut ? Pour exhiber fièrement de beaux bouquins frappés de nos noms ? Pour rajouter une ligne sur un CV ? Pour en vendre 100 et se dire que c'est ok ? Pour participer à la fête et ne pas être laissé sur le bord du chemin ? Parce que c'est drôle et facile à faire ? L'expérience de l'édition - même sans lendemain - serait-elle devenue plus excitante que la pratique du jeu en elle-même ? Est-elle un palliatif au manque de joueur ?


 

Des jeux naissent. Tout le monde sait qu'ils ne passeront pas le cap de la première année, mais il y a accord tacite : il faut sourire autour du berceau, faire "gouzi-gouzi" au nouveau-né, féliciter le papa, y aller de sa bourse, puis oublier ; alimenter ce marché auto-suffisant où les gens achètent les jeux des autres avec l'argent reçu des autres pour leurs propres jeux.

 


Pris de vertiges, j'ai un peu fouillé. J'ai vu d'excellentes idées fusant ici ou là, éclairant le firmament le temps d'un thread, d'un post, pour disparaître à l'horizon, noyées par l'éclat de dizaines d'autres. J'ai lu des concepts brillants et novateurs qui alimentaient la moulinette cérébrale de bataillons de démiurges en herbe, attisant les fourneaux de la créativité ludique pour finalement mourir d'être trop bons, mourir de n'avoir servi à rien d'autre qu'à en décider d'autres à se lancer dans la danse, à rejoindre ou créer un "studio" pour y éprouver à leur tout la joie des clashs et des alliances, la sensation grisante de pouvoir se prendre au sérieux tout en faisant, non DU jeu de rôle, mais LE jeu de rôle.


 

Tandis que le rôliste lambda, celui qui joue, se gorge de D&D, Cthulhu ou Dark Heresy, l'auteur pro confidentiel gigote, espère et crée. Sans tarir. Sans réfléchir. Il crée, accomplissant ce faisant un miracle : par sa volonté, par son incapacité à voir que ce qu'il fait n'a pas de sens, il rend le JdR immortel.


 

Oui, c'est une situation étrange. Auteur anonyme sur une blog anonyme, je fais le constat que ce que je fais ne sert à rien. Et, d'autant plus connement, d'autant plus noblement, je décide qu'il n'y a pas de meilleure raison de continuer.

Par Pyromago - Publié dans : Vie
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